La concordance des temps

Demain, je suis allé manger chez un ami. Et hier j’irai faire du sport. Deux phrases on ne peut plus bizarres. Deux phrases qui choquent le cerveau humain qui pourrait les lire. Et pourtant, elles symbolisent à merveille l’une des difficultés que rencontrent les sportifs dans leur pratique, et les gens dans leur vie de tous les jours. Dans un monde où nous naviguons sans cesse entre hier, aujourd’hui et demain, il y a de quoi se perdre et ne plus savoir où l’on habite. Le sportif de haut niveau se retrouve constamment confronté à ces variations. Perdu entre un match (ou une compétition) passé, et un prochain à préparer. Et au milieu de tout cela se trouve un espace-temps dont il faudrait prendre soin mais que nous traversons souvent sans nous y attarder : le présent. Pourtant c’est là, ici, maintenant que se joue la performance de demain. C’est aujourd’hui que nous pouvons apprendre à gérer notre stress sur le terrain, c’est aujourd’hui que nous pouvons essayer de nous éclater davantage dans notre pratique, c’est aujourd’hui que nous pouvons tenter de comprendre ce qui nous manque pour progresser. 

Cette question de la gestion du temps est selon moi primordiale. Un esprit non-entraîné à rester focalisé sur le moment présent peut jouer des tours lors de la rencontre sportive. Typiquement, si je commence à penser aux conséquences futures d’un possible échec avant même d’être entré sur le terrain, je peux me mettre dans un état mental propice au fameux échec. Si pendant la rencontre je relie facilement l’une de mes erreurs avec une erreur commise dans le passé, et que je me laisse entraîner vers hier, il est possible que mes prochains mouvements soient moins maîtrisés et me poussent à la faute. Ce qui aura pour conséquence de me faire prendre de nouveau ce bateau ivre qui me malmène et m’entraîne à une vitesse folle entre le passé et le futur. « Mince, je suis en passe de louper mon match, et ça va faire comme il y a trois semaines, je vais récolter une mauvaise note dans le journal, et je vais ruminer toute la semaine… Ça va être l’enfer. Je ne supporte pas ces journalistes qui se permettent de nous noter, qu’est-ce qu’ils y connaissent eux ? » Pendant ce temps-là, le match continue, mais on n’y est plus. Alors qu’il y aurait tant à réaliser encore. 

Par essence le passé n’est plus modifiable et le futur est hypothétique. Il ne nous reste que l’instant présent pour agir. Mais aussi pour se sentir bien et apprécier ce que nous vivons. Dans ce sens, la pratique de la méditation nous aide à réaliser, qu’outre le fait de canaliser ses pensées, être dans l’instant présent permet de retrouver un état de calme et de sérénité. Cet état qu’il est intéressant de retrouver rapidement lorsque la température augmente et que l’on ne contrôle plus très bien ce que l’on fait. Concentré sur ce que je suis en train de faire, j’évite alors d’accorder de la place à des pensées et croyances limitantes qui ne pourront que me parasiter. Car je ne peux pas être à la fois concentré sur ce que je réalise et sur mes pensées. Au-delà du simple aspect sportif, il semblerait que l’enjeu de « vivre dans le présent » n’ait jamais eu une importance aussi grande qu’à l’époque où nous vivons. La peur de demain fabriquée par une mauvaise traduction de nos expériences passées nous empêche de réaliser pleinement ce que nous vivons aujourd’hui… Ce qui a donc un impact réel et souvent négatif sur notre futur. CQFD. Alors, pourquoi ne pas tout faire concorder au présent ? Ou tout du moins faire chaque chose en son temps. On peut très bien consacrer une demi-heure à la rédaction d’un journal intime le soir pour se promener dans l’espace temps, et le reste de la journée, être attentif à ce que l’on fait. On peut très bien se poser une heure pour préparer une stratégie pour le prochain match et ensuite décider que l’on revient ici et maintenant. Plus facile à dire qu’à faire, et de nombreuses études ont démontré que notre cerveau avait beaucoup de difficultés à réaliser cela.

Peut-être que l’une des clefs, pour y arriver, serait de reprendre conscience de la valeur des choses. Prendre le temps de se demander où se situe le plaisir dans ce que nous faisons, dans notre pratique sportive. Juste ouvrir cette porte, et se promettre d’essayer de le remarquer. Au moins y penser. Et se reconnecter à soi-même. Se faire plaisir. Au final, penser qu’au jour d’aujourd’hui n’est peut-être pas un poncif ridicule, mais un excellent conseil pour laisser tomber ce qui n’est plus et ce qui sera peut-être pour accorder la plus haute importance à ce qui est. C’est à dire être vivant.

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